Je n’ai jamais fait de photo de Fortuna. Je n’osais pas apporter un appareil photo dans ces lieux où je retrouvais Fortuna et ses amis. Un jour, j’ai eu peur d’oublier ses traits. Je la regardais souvent à travers ses volutes de fumée qui m’aveuglaient, me piquaient les yeux. J’ai craint que son visage, au fil des mois, des années, ne devienne indistinct, ne s’efface de ma mémoire.

J’étais à Kinshasa pour une durée déterminée, je le savais. L’idée qu’un jour ces rencontres inédites dans ma vie deviennent floues, disparaissent et que je n’aie aucun repère imagé, visuel pour me souvenir, me perturbait. Je voulais faire durer, emporter d’une manière ou d’une autre ces instants uniques qui m’étaient offerts.
Alors, j’ai apporté un appareil photo.

Les enfants aimaient poser, les femmes ça les faisait rire, les hommes, indécis au début, adoraient quand même faire les beaux devant l’objectif.
Leur image, imprimée sur du papier mat ou brillant, semblait leur faire redécouvrir une idée d’eux-mêmes qu’ils avaient cessé d’avoir. Un soir, Lepira, proche de la soixantaine, le plus réticent à se laisser photographier avec les autres, lui le cordonnier qui vit dans la précarité depuis 25 ans, dont les enfants et les petits enfants sont nés dans la rue, a dit crânement en regardant une photo de lui : « dites donc, je suis encore pas mal, hein ? Dire que personne ne sait qu’un beau gosse comme moi vit ici. Ah, ça c’est dommage ! »
Je trouvais dommage en effet que peu de gens connaissent Lepira. Fin et intelligent, responsable et attentif aux autres comme il l’est. Je trouvais aussi dommage que tant de personnes soient terrorisées à la seule idée de s’aventurer seules en dehors des sentiers balisés de la Gombé, le quartier résidentiel de Kinshasa, de peur de tomber sur Lepira et ses amis. Eux qui vivent à la belle étoile, au coin des rues, dans les cimetières, les stades de football désaffectés ou les immeubles en ruine, inspirent la peur. Parfois à raison.
Penser l’Autre lorsqu’il est disqualifié par les critères qui norment et régissent la société, c’est souvent, le penser comme sujet de curiosité, d’étonnement, d’apitoiement, de commisération. Maintenu à la marge par le regard des uns, le désintérêt des autres, l’Autre, figure qu’on aimerait invisible, inexistante mais à laquelle on ne peut toujours échapper, est ce spectre qui réveille la crainte tapie en chacun de nous d’être un jour, comme lui, expulsé par dessus bord, de l’autre côté de la vie.
La mise en échec de l’identification à lui nous préserve, se dit-on, de la fatalité qui, comme la grêle venue du ciel, s’abat à l’aveugle sur ceux qui n’ont pas eu l’intelligence, ou l’adresse, ou la bonne fortune de trouver un cocon solide et protecteur.

La décision de photographier ces hommes, ces femmes, ces enfants est aussi née du désir de ramener la marge au centre. Celui de raconter la joie de vivre, en dépit de tout, de ceux qui ont revêtu le manteau du dénuement de manière structurelle. Ces photos, c’est aussi l’histoire de ceux qui luttent au quotidien pour exister en dehors des cases où la société les contient, les fige.

De la fréquentation régulière d’hommes, de femmes, de jeunes filles, de jeunes garçons qui vivent dans l’ombre des lumières de la ville de Kinshasa, de leur vie évanescente, j’ai retenu une chose: demain n’est jamais mieux ni pire. S’il est, pour eux, c’est déjà une victoire. C’est cette victoire sur demain qui m’intéresse.

Osvalde Lewat

VICTORY OVER TOMORROW

I never took a photo of Fortuna. I didn’t dare bring a camera to the places I met Fortuna and her friends. I was afraid one day I’d forget her face. I often looked at her through wisps of smoke that stung my eyes and made it hard to see. I was afraid that over the months and years her face would fade, be erased from my memory.

I knew I was in Kinshasa for a limited time. I was troubled by the idea that one day these new encounters would become hazy, disappear, leaving me with no visual landmark to remember them by. I wanted to make these unique moments last, take them with me in some way.

So I brought a camera.

The children loved to pose. It made the women laugh. The men, hesitant at first, liked to parade in front of the lens.

Their images, printed on matte or glossy paper, seemed to reunite them with an idea of themselves they no longer had. Lepira was close to sixty, a shoemaker who’d lived in poverty for 25 years ; his children and grandchildren were born in the street. He was the most reluctant to be photographed, but one evening, looking at a picture of himself said jauntily “Hey I still look pretty good! To think no one knows that a hunk like me lives here! What a shame!”

I found it a shame indeed that so few people know Lepira, so subtle and intelligent, so responsible and attentive to others. It was also a shame that so many people were frightened by the very thought of venturing off the beaten paths of Gombe, the residential area of Kinshasa, for fear of bumping into Lepira and his friends. These people who live out in the open, on street corners, in cemeteries, abandoned soccer stadiums or ruined buildings, inspire fear. Sometimes for a good reason.

Often, to view the Other when he or she falls outside society’s norms and rules is to view them as subjects of curiosity, astonishment, pity, commiseration. Kept in the margins by the scrutiny of some and the disinterest of others, the Other, whom we would like to be invisible, even non-existent, but cannot always flee, is a spectre that awakens our fear of being cast out too one day, relegated to the other side of life.

We cannot identify with the Other. Thus, we tell ourselves, we are saved from the fate that pelts down from heaven upon those who haven’t had the intelligence or luck or connections to find a strong and protective cocoon.

The decision to photograph these men, women and children is born of the desire to bring the margin to the center. The desire to speak of a joy of living that defies everything, of people have donned the mantle of These pictures also tell the story of those who struggle daily to exist outside of the boxes society puts them in, stifling them.

 From spending time with these men and women, young and old, their lives evanescent in the shadows of Kinshasa’s city light, I retain one thing: tomorrow is never better or worse ; if it arrives at all, for them it is a victory. This victory over tomorrow is what interests me.

Osvalde Lewat