Un peu comme tout le monde, j’avais vu des reportages sur les enfants soldats. Un peu comme tout le monde, j’avais parcouru des articles sur le sujet. Je suis même allée plus loin, j’ai lu des livres d’anciens enfants soldats. Simple curiosité intellectuelle…

Il y a deux ans, j’ai discuté avec des enfants qui avaient suivi le programme DDR à l’Est de la République Démocratique du Congo. Désarmement, Démobilisation, Réinsertion. J’avais été troublée. Il m’en est resté, ce je-ne-sais-quoi d’indéfinissable qui donne envie de creuser.

Mais l’Est de la RDC, je connais.

J’y ai laissé une part de naïveté, d’illusions et de foi en l’être humain. En réalisant, il y a un peu plus de dix ans, un documentaire sur les violences sexuelles que subissent les femmes, j’ai compris le sens de cette phrase de Celine dans Voyage au bout de la nuit : « On est puceau de l’horreur comme on l’est de la volupté. »

Mon documentaire, intitulé « Un amour pendant la guerre », relate l’histoire d’un couple séparé à cause de la guerre et qui se retrouve six ans plus tard. L’histoire de ce couple était le biais narratif que j’avais choisi pour briser le silence sur ce sujet dont on parlait peu à ce moment là. Les atrocités et autres mises scène macabres que les miliciens faisaient subir aux femmes de la région. Le Dr Mukwege, prix Sakharov 2014, qui n’était pas autant connu qu’aujourd’hui, intervenait dans le film et se faisait déjà le porte-voix de la tragédie subie par ces femmes

Je suis retournée à l’Est de la République Démocratique du Congo en 2013. La mobilisation internationale pour venir en aide aux populations a pris de l’ampleur. Les horreurs que subissent les femmes sont maintenant largement relayées par les médias. La situation est désormais connue mais elle n’a pas fondamentalement changé.

Les populations, les femmes et les jeunes filles surtout, sont victimes d’exactions diverses de la part des milices qui prolifèrent dans la région. En 2013, on dénombrait environ 200 groupes armés qui, presque tous, pillent, terrorisent, violent et enlèvent des enfants pour les intégrer à leurs milices.

M’intéresser aux enfants engagés dans les conflits armés, aux « enfants soldats » c’était rouvrir délibérément une boîte de Pandore. Ce que je ne souhaitais pas faire.

Et puis le temps a passé.

Un jour, le sujet est revenu à moi. Sous la forme à la fois poétique et endiablée d’une danse, d’un art, d’un sport, qui me parle et me séduit.

La capoeira.

Une initiative a été mise en place depuis quelques mois dans la ville de Goma par des Ong locales et l’Unicef. Il s’agit de favoriser la réinsertion des enfants soldats à travers la capoeira, cette « technologie sociale » qui a fait ses preuves dans d’autres contextes, dans d’autres pays.

Après avoir longuement hésité, je suis repartie à Goma.

J’ai vu des enfants, des adolescents littéralement transfigurés par cet art dont ils n’avaient jamais entendu parler quelques jours plus tôt. J’ai vu des enfants, qui depuis cinq ans jouaient les petits soldats dans la forêt, armés de leur kalachnikov, danser et s’amuser comme s’ils découvraient pour la première fois que la vie ça peut être cela aussi. Ces moments où on laisse son corps s’exprimer sans intention de faire du mal à l’autre. Ces moments où l’on mime le rituel de la violence pour mieux l’évacuer, s’en éloigner.

J’ai vu des regards d’une dureté incroyable – appartenant à des gamins de dix ans – s’adoucir, devenir rieurs, émus au son du Birembau. J’ai vu des anciens ennemis, des enfants appartenant à des milices qui se faisaient la guerre en forêt, se prendre la main pendant la Roda ( la ronde).

J’ai entendu, pendant les répétitions, s’esclaffer des pré-adolescentes, déjà mères, démobilisées depuis peu de groupes armés, et qui semblaient avoir oublié que l’insouciance pouvait aussi faire partie de la vie. Je les ai entendu regretter d’avoir dû quitter «  leurs maris » avec lesquels elles vivaient en forêt et qui étaient les chefs des milices qui les avaient enlevées.

J’ai vécu des moments intenses, rares, précieux, en compagnie de ces jeunes garçons et jeunes filles en les voyant se débarrasser de leurs oripeaux de miliciens formés à semer la terreur.

J’ai perçu l’angoisse d’être retrouvés chez ceux qui se sont échappés des milices en emportant les armes appartenant au groupe armé.

J’ai vu le combat mené par ces enfants pour revenir à la vie, pour appartenir à nouveau à la famille humaine alors même que, souvent, leur famille naturelle les rejette en raison des atrocités qu’ils ont commises ou ont été forcés de commettre. J’ai vu leur découragement, leur envie de renoncer et de repartir en forêt.

En rencontrant ces enfants qui essaient de se réapproprier leur vie, j’ai découvert non pas des statistiques mais des êtres dont les repères ont été totalement brouillés. De jeunes personnes dont on a inversé les valeurs et pour lesquelles l’écart et la norme se confondent dans une ligne floue et illisible.

J’ai été admirative de la patience des encadreurs qui, pour ramener ces enfants au sein de la société, se mettent parfois eux-mêmes en danger tant la violence peut surgir de façon inattendue chez ces gamins à l’allure inoffensive.

Un jour, la jeune démobilisée Mahombi, dont le prénom signifie prière en swahili, âgée de 14 ans, mère d’une petite fille de deux ans, m’a expliqué pourquoi ses parents l’avaient appelé ainsi. « Quand je suis née, ça faisait cinq ans que le village était sans cesse agressé par les groupes armés. Mes parents m’ont offert à Dieu comme une prière. Quand j’ai eu dix ans, j’ai été enlevée par une milice où j’ai passé 4 ans. Je viens d’être démobilisée. J’ai retrouvé mes parents. Ils ne croient plus en Dieu, ils disent que Dieu a abandonné le Congo. »  Comment en effet leur expliquer que depuis vingt ans, l’instabilité perdure à l’Est de la RDC ? Pourquoi le gouvernement central est-il impuissant à rétablir la paix dans une région si belle, si riche, mais dont la population désabusée et exsangue perd progressivement l’espoir de connaître à nouveau la paix ?

Quand des enfants sont ainsi transformés en machines à tuer, quand on force des fils à violer leur mère, à tuer leurs parents, comment peut-on espérer bâtir une société stable et des communautés vivant en paix ? Ce sont plusieurs générations de Congolais qui sont ainsi sacrifiées. C’est un tissu social qui est défait.

Quand l’Etat a démissionné de ses tâches régaliennes, quand « la fatigue » s’installe chez ceux qui sont censés pacifier le pays, protéger la population, quel espoir reste-t-il ?

J’ai découvert que depuis peu certaines milices islamistes ont commencé un endoctrinement religieux des enfants qui étaient enlevés. J’ai regardé ces images récupérées dans un camp d’entraînement de miliciens où de très jeunes recrues (entre 4 et 6 ans) ânonnaient des passages du Coran pour ensuite être initiées au maniement de machettes et autres armes blanches. Les filles étaient vêtues d’un voile ne laissant apercevoir que les yeux, certains garçons, allongés par terre, le coran à la main, portaient des boubous traditionnels de musulmans africains. Lorsqu’on connaît la RDC, pays majoritairement chrétien, on comprend qu’un palier lourd de conséquences a été franchi.

Le groupe armé ADF-NALU, qui n’a jamais caché son obédience islamiste, a enlevé des centaines de personnes, dont certaines ont été retrouvées mortes. C’est désormais le groupe qui enlève les enfants les plus jeunes.

En allant à Goma, j’ai réalisé la gageure que représente la réinsertion dans la société des enfants démobilisés. A l’Est de la RDC, c’est une part de notre humanité qu’on assassine quotidiennement, dans l’indifférence ou la résignation.

La capoeira est née au Brésil de la lutte des esclaves noirs opprimés qui souhaitaient conquérir leur liberté et retrouver leur humanité brutalisée et niée par l’esclavage. Associée depuis toujours aux personnes à la marge, aux groupes sociaux exclus, elle a vocation à réunir, à inclure. Ses bénéfices physiques, psychologiques et émotionnels sont désormais largement reconnus.

La capoeira est réputée réduire l’anxiété, le stress, lutter contre la dépression, améliorer l’humeur et la confiance en soi. Le respect de l’autre et de son vécu y est essentiel. Le but est d’amener l’élève à dépasser ses limites, ses frustrations, de l’initier à des rituels qui miment la vie et ses obstacles.

Dans quelle mesure peut-on, en dansant la capoeira, réellement oublier l’horreur qu’on a subie ou fait subir et guérir de traumatismes profondément ancrés ?

La réinsertion de jeunes filles et jeunes garçons dont l’humanité a été dévorée dans l’horreur de la guerre est un processus long et complexe.

Peut-on encore réussir à humaniser ces enfants nés dans un pays déliquescent, qui après vingt ans d’instabilité, est devenu, par son inaction, le bourreau de ses propres enfants ?

« Dansez, sinon nous sommes perdus » disait Pina Bausch.

En allant à Goma, j’ai rencontré des enfants perdus qui essaient de se trouver.

Instrument de musique brésilien de la famille des cordes frappées.

Osvalde Lewat