République démocratique du Congo.

J’habitais près d’eux, je ne les voyais pas.

Un peu à contrecœur, un peu malgré moi, un jour j’ai regardé. Les voir réveillait un questionnement récurrent chez moi : celui du pourquoi eux et pas moi, du pourquoi moi et pas eux. Née de l’autre côté de la ligne de fracture, née au centre et non à la périphérie, j’essaie encore de comprendre l’équation qui détermine la naissance ici et non là.  J’essaie, avec maladresse, embarras.

Je voulais avancer vers leur univers, je n’y arrivais pas. Inquiète à l’idée de ces mains voraces et attentistes qui se tendraient sûrement vers moi, je me suis dérobée. Poliment d’abord, lâchement ensuite.

Ils ont perçu mon intérêt fragile, fugace. Alors ils sont venus vers moi. Non pour quêter ou mendier mais pour donner. Me donner. De leur univers, de leur amitié, de leurs rires, de leurs peines, de leur temps, de leur réalité, de leurs histoires, de leurs rêves, de  leurs riens.

Au début, je n’ai pas su recevoir, pas pu accepter. Comment prendre lorsqu’en face l’autre a si peu et partage tout ?

Et puis elle est arrivée, elle, Fortuna. Petite, frêle, culottée. Elle avait treize ans. Venait d’avoir un bébé. L’avait vendu. Voulait le retrouver. Buvait beaucoup. Fumait souvent. Parlait vite. Parlait haut. Riait fort. Voulait m’apprendre la vie. Sa vie. Leur vie. La vraie vie, d’après elle. La vie de ceux qui ne sont pas à la lisière mais au fond. Au fond, chaque minute, chaque seconde comptent. Au fond, on n’a peur de rien, de personne. Au fond, on n’attend plus, n’espère plus, ne calcule plus, alors on vit disait-elle. Elle le disait en tirant sur son joint en souriant. Elle souriait souvent.

Et moi, J’ouvrais grand les yeux, grand les oreilles.

De leur quotidien, de leur vécu, réel, imaginé, fantasmé, Fortuna et les autres en  étaient généreux. Déroutantes envolées idéelles situées entre hier et demain, entre espoir et renoncement, entre révolte et fatalisme, entre dissemblance et convergence avec l’autre. Entrelacement inattendu et captivant qui m’a fait revenir vers eux de nombreux matins. De nombreux soirs aussi.

Un jour, Fortuna, je ne l’ai plus revue. Partie vivre ailleurs, ont dit ses amis.

J’ai demandé où, personne ne savait. Ailleurs, on te dit.

De l’envie de faire découvrir le monde nocturne de Fortuna sont nées les photos de la série « Marges. »

 

Osvalde Lewat